Ils ont l’air naturels, avec leurs vallonnements, leurs allées sinueuses, leurs rochers et leurs rivières comme laissés intacts, leurs plantations ébouriffées : ils sont, en réalité, aussi savamment orchestrés
que les jardins à la française. Élisabeth Maisonnier nous fait entrevoir
la complexité de la pensée qui sous-tend ces jardins
de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Vue du Jeu de bague, de sa gallerie et d’une des façades du Château, par Claude Louis Châtelet, 1786, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin
Votre exposition prend place dans le domaine de Trianon où les aménagements réalisés pour Marie-Antoinette en 1776 sont caractéristiques de ces jardins dits « à l’anglaise »…

La baignade, par Hubert Robert, 1777-1779, New York, The Metropolitan Museum of Art. © The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn / image of the MMA
Élisabeth Maisonnier Oui, « jardin anglais du Petit Trianon », c’est ainsi que ces lieux sont désignés dans les archives. Mais en France – et en France uniquement –, on parlait surtout de jardins « anglo-chinois », indiquant ainsi une double influence : celle des jardins apparus en Grande-Bretagne dans les années 1730 et celle des jardins chinois que l’on découvre en Europe vers 1750. Le terme est lancé par le cartographe Georges Louis Le Rouge, à partir de 1775, avec ses publications des Jardins à la mode.
En Angleterre, il est plutôt question de landscape garden, un jardin qui se déploie dans le cadre d’un paysage entier, ou de picturesque garden, un jardin composé comme un tableau, avec des plans successifs et des points de vue variés. Ce jardin anglais s’élabore en opposition directe avec les jardins symétriques à la française. Il privilégie les lignes courbes où allées, ruisseaux, arbres et bosquets paraissent disposés de manière aléatoire, comme en pleine nature.
À travers ces termes apparaît d’emblée l’un des paradoxes de ces jardins qui s’inspirent, à la fois, de lieux ouverts sur la nature environnante – et sont conçus pour y être intégrés – et du jardin chinois qui, lui, est fermé sur lui-même. Le point commun est l’idée de microcosme, où la nature est censée, à une échelle miniature, représenter le monde, avec des rochers, beaucoup d’eau et des petites constructions : les fabriques. De grandes toiles d’Hubert Robert, prêtées notamment par le Metropolitan Museum of Art de New York, permettront aux visiteurs de l’exposition de se plonger dans ces véritables décors qui font aussi écho à ceux du théâtre.

La Balançoire [détail], par Jean Honoré Fragonard, vers 1775-1780, Washington, National Gallery of Art. © Washington, National Gallery of Art / Samuel H. Kress Collection
On parle aussi de « jardins paysagers » ou « irréguliers ». Pourquoi recourir à l’expression « jardins des Lumières » pour le titre de l’exposition ?
É. M. Il ne s’agit pas, en effet, d’un terme consacré, mais c’est justement pour recouvrir de manière plus large un ensemble de notions qui s’imbriquent et se répondent. C’est aussi, et surtout, pour sortir d’une vision française qui n’est pas représentative du phénomène qui s’est produit à travers ces jardins.
Bien sûr, cette appellation fait référence au siècle des Lumières. Elle est directement liée au courant de pensée qui se développe avec les philosophes français, notamment Diderot et Voltaire, donnant la primauté à la connaissance et à la raison. Jean-Jacques Rousseau, en particulier, va avoir une grande influence à travers l’apologie du sentiment et d’une nouvelle relation à la nature. Il est enterré dans le parc d’Ermenonville, qui fut l’un des premiers de ces jardins en France, créé en 1760 par le marquis de Girardin.
La Révolution n’a laissé néanmoins de ces jardins dans notre pays que quelques traces. Il subsiste beaucoup plus d’exemples hors de l’Hexagone, dans toute l’Europe, en particulier au nord et à l’est. En Allemagne, les jardins du prince électeur du Palatinat au château de Schwetzingen, en Belgique, ceux de Laeken, demeure des Saxe-Cobourg, en Suède, les projets et les réalisations de Gustave III pour ses résidences de Haga et Drottningholm, en Russie, les jardins de Tsarskoïe Selo et de Pavlovsk pour la tsarine Catherine puis le tsar Paul Ier, illustrent magnifiquement ce moment fondateur où se trouvent exaltées la méditation, la conscience de soi comme être politique et sensible.
L’exposition s’attarde sur les nombreuses fabriques, ou petits édicules, qui ornent ces jardins. Quelle est leur signification ?
É. M. Ces fabriques reflètent précisément toutes ces idées qui traversent la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elles suscitent, au cours de la promenade, la réflexion et l’étonnement, et peuvent même relever d’une intention politique ou d’une initiation maçonnique. En effet, le jardin se conçoit désormais comme une déambulation qui permet d’évoquer des hommes illustres du passé ou du présent, de parcourir l’histoire des nations, de la civilisation égyptienne aux Saxons, puis au Moyen Âge, de passer au travers de différents univers comme celui de la montagne ou de la ferme, et de voyager autour de la Méditerranée, voire plus loin.

Ruines romaines, par Hubert Robert, 1776, Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris. © Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Ce tableau montre rassemblés des monuments inspirés de la Rome antique : le tombeau pyramide, tel que celui de Cestius, la colonne commémorative ou des ruines évoquant le forum.
Une première source d’inspiration est l’Antiquité, redécouverte, comme on le sait, avec la mode du Grand Tour. Les jeunes aristocrates de toute l’Europe rapportent tableaux et maquettes qui servent de modèles à des panthéons, colonnes et temples de toutes formes. Ils vont parfois jusqu’en Grèce, et encore au-delà, suscitant obélisques et pyramides miniatures, mais aussi tentes en tôle peinte et mosquées venues tout droit des contrées arabes. Mais intervient surtout un courant de fond, qui concerne tout le XVIIIe siècle et correspond au développement des échanges avec la Chine.

Baromètre-thermomètre façon pagode chinoise, anonyme, vers 1745-1750, Paris, musée des Arts décoratifs. © Paris, musée des Arts Décoratifs
L’objet combine laque et porcelaine, matériaux particulièrement prisés des Occidentaux.
Il ornait autrefois l’hôtel parisien du marquis de Sourches ou le salon chinois du château d’Abondant.
Comment, plus précisément, s’est exprimée cette influence de l’Empire du Milieu ?
É. M. De la Chine sont rapportés de nombreux objets qui vont inspirer, à la fois, la forme des jardins, celle des fabriques, et même le mobilier qui les agrémentera. Des dessins, envoyés notamment par les missionnaires jésuites, vont offrir des modèles de composition. Des panneaux de laque, spécialement fabriqués pour les Européens, montrent de petites constructions, dont chacune a sa fonction, liée au travail du lettré, à la cérémonie du thé, à la méditation ou aux ébats érotiques. Les cabinets de curiosités regorgent d’objets décoratifs importés, telles des tours ou des pagodes, en nacre ou en porcelaine, aux formes typiques de l’Extrême-Orient. Les statuettes, ou « magots », sont très appréciées. Certaines, en terre cuite, dodelinent de la tête et sont appelées « trembleuses ».
Ces objets, la manufacture de Sèvres les copie à son tour, introduisant les représentations d’éléments de jardins sur les services de porcelaine. Les idéogrammes, que l’on trouve très esthétiques, apparaissent sur des fabriques comme la pagode de Chanteloup ou la Maison chinoise du désert de Retz. Enfin, le mobilier de ces fabriques adopte aussi les canons chinois. Représenté dans des gravures célèbres de Chambers, il est très géométrique ou imite le bambou.

Portrait de Marie- Antoinette en robe de mousseline dite « en gaule », par Élisabeth Louise Vigée Le Brun, 1783, Kronberg, Hessische Hausstiftung. © Hessische Hausstiftung, Kronberg
Quelle modernité, par rapport à ce qui existait à l’époque, dans ces formes !
É. M. La nature éphémère et fantaisiste de ces fabriques permet, en effet, toutes les hardiesses, et les ébénistes s’en donnent à cœur joie. Ainsi vont-ils imiter les rondins et les paniers tressés pour les sièges des cabanes ou des huttes, les concrétions et les fossiles pour des tabourets de grotte. Cela peut paraître, à nos yeux contemporains, d’assez mauvais goût, mais il faut y percevoir le vent de liberté suscité par cette « vie au jardin ». L’illustre très bien la mode féminine, plus légère, affranchie des corsets et des paniers grâce à l’utilisation d’un tissu venu d’Angleterre : la mousseline. Ainsi les femmes, avec leur robe « à l’anglaise » ou « chemise », peuvent-elles se déplacer plus facilement dans les allées étroites qui traversent les pelouses. En témoignent de magnifiques portraits peints par Élisabeth Vigée Le Brun et George Romney présentés dans l’exposition.
Le succès de ces nouveaux lieux tient à une forte aspiration à renouer avec la nature. Votre exposition reflète tout l’univers que celle-ci déclenche.
É. M. Oui, ces jardins vont influencer la mode vestimentaire, mais également les services de table où vont apparaître des motifs fleuris, plus petits, sous forme de semé, comme celui « à perles et barbeaux » de Marie-Antoinette, présenté depuis peu au Petit Trianon. L’univers champêtre de la ferme est aussi très présent, notamment sur le service créé pour la laiterie de Marie-Antoinette à Rambouillet, ponctué de têtes de chèvres. La deuxième partie de l’exposition s’attache ainsi à montrer cette nouvelle vie au jardin, élégante et largement fantasmée, où se développent les divertissements et les fêtes. Elle donne l’occasion de présenter ensemble plusieurs œuvres de Jean Honoré Fragonard qui faisaient partie d’un même décor et exceptionnellement réunies : la célèbre Fête à Saint-Cloud, prêtée par la Banque de France, et deux grandes toiles venues de la National Gallery of Art de Washington.

La Fête à Saint-Cloud [détail], par Jean Honoré Fragonard, vers 1775-1780, Paris, Banque de France. © Paris, Banque de France / GrandPalaisRmn / Gérard Blot
Ainsi est magistralement évoquée, dans une atmosphère irréelle et enchantée, la dimension du plaisir qui marque, à travers ces lieux, la fin de l’Ancien Régime. Les visiteurs sont ensuite directement invités à expérimenter l’un de ces « jardins des Lumières » en parcourant le domaine de Trianon. Ils sauront alors que ces lieux extraordinaires ne sont pas seulement la fantaisie d’une jeune reine, mais l’expression de toute une époque et de ses multiples connexions.
Propos recueillis par Lucie Nicolas-Vullierme,
rédactrice en chef des Carnets de Versailles
L’exposition est rendue possible grâce au mécénat de DIOR et avec le concours de Little Greene.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).

Temple de l’Amour dans le jardin anglais du Petit Trianon, par Louis-Nicolas, chevalier de Lespinasse, vers 1780, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Christophe Fouin
À VOIR
Exposition Jardins des Lumières, 1750-1800
jusqu’au 27 septembre 2026
GRAND TRIANON, DOMAINE DE TRIANON
Horaires : tous les jours, sauf le lundi, de 12 h à 18 h 30 (dernière admission à 17 h 45).
Billets : accessible avec le billet Passeport, le billet Domaine de Trianon, ainsi que pour les bénéficiaires de la gratuité.
Réservation horaire obligatoire.
Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».
COMMISSARIAT
Élisabeth Maisonnier,
conservateur en chef du patrimoine, musée national des châteaux de Versailles et Trianon
AUTOUR DE L’EXPOSITION
Visites guidées de l’exposition sur réservation par téléphone au 01 30 83 78 00 ou en ligne.
Un parcours audio à télécharger gratuitement sur l’application mobile.
Des cartels adaptés aux enfants.
Une visite en famille.
Un livret-jeux gratuit, destiné aux 6-12 ans, en français et en anglais.
Une programmation spécifique pour les abonnés « 1 an à Versailles ».
Un pavillon chinois, aménagé pour l’occasion dans les jardins du Petit Trianon, proposera une restauration légère.
Pendant la durée de l’exposition, le Jardin du Parfumeur, dans le domaine de Trianon, sera ouvert à la visite libre le week-end, gratuitement.
À LIRE
Le catalogue de l’exposition, sous la direction d’Élisabeth Maisonnier, coédition château de Versailles / éd. El Viso 368 p., 22 × 28 cm, mai 2026, 39 €.
Disponible sur boutique-chateauversailles.fr