Il est vrai que le jardin des Lumières a germé outre-Manche, à l’intérieur des vastes domaines de propriétaires terriens : Stowe, pour le duc
de Buckingham, Stourhead, pour Henry Hoare II ou Kew, pour la mère
du roi George III. Mais il s’est développé à une échelle tout autre,
celle de l’Europe, comme nous l’explique Gilles Montègre
à partir de l’exemple français.

Les Abords du pavillon de Bagatelle, par Louis Bélanger, 1785, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
© EPV / Christophe Fouin
Moderne, pittoresque, romantique, paysager, anglais, chinois, anglo-chinois : on ne peut qu’être frappé par la variété des termes utilisés pour désigner les jardins conçus au cours du XVIIIe siècle à travers l’Europe. Cette diversité est à l’image de ces nouveaux jardins, auxquels on reconnaît aisément une caractéristique commune, à travers la mise en scène d’une plus grande liberté laissée à la nature, sans qu’ils puissent être pour autant réductibles et assimilables les uns aux autres, selon qu’on les observe à Madrid ou à Saint-Pétersbourg, en Angleterre, en France, en Prusse, en Scandinavie ou dans le royaume de Naples.
Une métaphore de l’Europe
Le jardin des Lumières se donne en somme à voir comme une métaphore de l’appartenance européenne, telle qu’on pouvait la ressentir au XVIIIe siècle et telle qu’on peut encore l’éprouver aujourd’hui. Cette appartenance, qui singularise la trajectoire historique du Vieux Continent, est celle d’une unité dans la diversité.

Jardin de Stowe comme il étoit en 1774, anonyme, 1776, chez G. L. Le Rouge, Paris, Bibliothèque nationale de France. © Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF) / Département Estampes et photographie
Pour mieux appréhender cette réalité au prisme des jardins, il apparaît essentiel de se pencher sur des acteurs qui ont cherché à adapter l’esprit du renouveau des jardins à différents contextes nationaux. François de Paule Latapie (1739-1823) fut l’un d’entre eux. En 1770, ce protégé de la famille Montesquieu accomplit un voyage en Angleterre, au terme duquel il fait paraître anonymement un livre appelé à jouer un rôle clef dans l’adaptation du jardin anglais à l’esprit français. L’art de former les jardins modernes, ou L’art des jardins anglois1 réunit, à la fois, un exposé historique sur les origines proches et lointaines de ces jardins, une traduction du récent livre anglais de Thomas Whately posant les principes de ces nouveaux aménagements paysagers, et une description détaillée du jardin de Stowe, que Rousseau et ses émules considéraient alors comme « le lieu le plus enchanté de toute l’Angleterre ». C’est dire si la lecture de cet ouvrage a pu marquer les amateurs et concepteurs français : tous en chantent les louanges, de l’architecte Blondel au poète Delille en passant par l’esthète Claude Henri Watelet.
Du romantic au pittoresque
De ces jardins « anglais », ceux conçus en France furent une réadaptation dont on peut soupeser l’ampleur en remontant à la traduction par Latapie des termes anglais de Whately. L’adjectif romantic que ce dernier emploie pour caractériser les jardins anglais est, en effet, traduit par « pittoresque » dans l’édition de Latapie. Bien loin des vastes et libres prairies par lesquelles le paysagiste Capability Brown avait transformé les jardins d’Angleterre, les nouveaux jardins conçus en France se revendiquent de cette esthétique pittoresque marquée par une multitude de « fabriques » ornant l’espace paysager. C’est le cas dès 1772, lorsque le duc de Chartres confie au paysagiste Carmontelle la mission de transformer le terrain qu’il possède à Paris dans la plaine de Monceau, avec le but avoué de « réunir dans un seul jardin tous les temps et tous les lieux » : les fabriques exotiques qui y seront édifiées lui conféreront bientôt l’appellation « Folie de Chartres », avant qu’on ne lui donne le nom de parc Monceau.

Le duc de Chartres recevant les clefs du jardin de Monceau [détail], anonyme (anciennement attribué à Louis Carrogis, dit Carmontelle), après 1779, Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris. © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet
On peut en dire autant de la mission que le richissime baron de Saint-James confie en 1777 à l’architecte François Joseph Bélanger, lorsqu’il souhaite aménager en jardin anglo-chinois son domaine de Neuilly, bientôt rebaptisé la Folie Saint-James.
Parmi les premiers parcs d’attractions de l’histoire
Ce terme de « Folie », ancré dans la culture aristocratique d’Ancien Régime, pose la question du public auquel était destiné le jardin des Lumières. Comme l’a fait remarquer récemment le philosophe Jacques Rancière, la transformation des jardins anglais par Capability Brown a aussi eu pour conséquence l’expropriation de nombreux paysans et la fin du partage de certains droits sur la terre. Est-ce à dire que le jardin des Lumières n’est voué qu’à servir au divertissement d’une étroite élite de privilégiés ?

Projet pour le Rocher et le Belvédère à Versailles [détail], par Claude-Louis Châtelet, 1782, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Christophe Fouin
Le phénomène est plus complexe, comme en atteste la figure du receveur des finances Simon Charles Boutin, celui-là même qui commanda à Latapie l’ouvrage publié à son retour d’Angleterre. Boutin est en effet engagé à cette époque dans une vaste opération de réaménagement paysager d’un secteur clef de la capitale française, situé à l’emplacement de l’actuelle gare Saint-Lazare. La Folie Boutin, bientôt rebaptisée du nom de Tivoli, est alors en train de s’affirmer comme l’un des tout premiers parcs d’attractions de l’histoire. Donnée décisive, qui montre que les nouveaux jardins conçus en France ne répondent pas seulement aux impératifs d’une promenade aristocratique élitiste, mais également à des logiques de commercialisation et d’ouverture de l’espace paysager à un large public.
La portée politique des jardins des Lumières
Cette question du public renvoie, en dernier ressort, à celle du sens politique à donner aux jardins des Lumières. Dans son journal de voyage d’Angleterre, encore inédit à ce jour, Latapie ose une réflexion que lui inspire le « temple des Gloires britanniques » conçu en 1735 par William Kent dans le jardin de Stowe : « J’espère que mes compatriotes imiteront enfin les Anglais, et qu’on trouvera dans nos jardins et nos édifices publics des monuments durables en l’honneur des héros et des écrivains dont la France a été le berceau. […] On y trouverait peut-être bien des gens obscurs dont les annales de la nation ne disent qu’un mot, et qui me paraissent plus dignes de figurer dans les Champs Elysées qu’un cardinal de R[ichelieu] ou un P[rince] de C[ondé] qui tiennent tant de place dans notre histoire. »

Vue de Trianon, prise dans le jardin anglais entre le château et le Temple de l’Amour, éclairé de nuit et par reflet, par Louis-Nicolas, chevalier de Lespinasse, 1784, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Christophe Fouin
Certaines figures des Lumières ont concrétisé cette perspective, en créant de nouveaux jardins dont les fabriques rendaient hommage aux philosophes et réformateurs de leur temps. C’est le cas, en particulier, de Beaumarchais, à travers son jardin longiligne conçu à partir de 1787 dans le faubourg Saint-Antoine, à l’ombre de la Bastille. Depuis la rue, les passants pouvaient y observer un temple circulaire dédié à Voltaire. Le dramaturge, qui avait fait appel à l’architecte Bélanger, eut aussi à cœur de faire imprimer des billets d’entrée pour offrir aux Parisiens l’accès à sa promenade pittoresque, ponctuée de monuments commémorant par exemple la mémoire du magistrat éclairé Dupaty.
Envisager à une échelle européenne les nouveaux jardins créés au XVIIIe siècle permet donc de repenser l’articulation entre le monde de la Cour et celui de la ville, comme entre l’âge des Lumières et le temps des révolutions.
Gilles Montègre,
maître de conférences HDR à l’Université Grenoble Alpes.
1 Thomas Whately, L’art de former les jardins modernes, ou L’art des jardins anglois, Paris, chez Charles-Antoine Jombert père, 1771 (trad. François de Paule Latapie).
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n° 28 (mai – décembre 2026).
À VOIR
Exposition Jardins des Lumières, 1750-1800
jusqu’au 27 septembre 2026
GRAND TRIANON, DOMAINE DE TRIANON
Horaires : tous les jours, sauf le lundi, de 12 h à 18 h 30 (dernière admission à 17 h 45).
Billets : accessible avec le billet Passeport, le billet Domaine de Trianon, ainsi que pour les bénéficiaires de la gratuité.
Réservation horaire obligatoire.
Gratuit et illimité avec la carte « 1 an à Versailles ».
COMMISSARIAT
Élisabeth Maisonnier,
conservateur en chef du patrimoine, musée national des châteaux de Versailles et Trianon
AUTOUR DE L’EXPOSITION
Visites guidées de l’exposition sur réservation par téléphone au 01 30 83 78 00 ou en ligne.
Un parcours audio à télécharger gratuitement sur l’application mobile.
Des cartels adaptés aux enfants.
Une visite en famille.
Un livret-jeux gratuit, destiné aux 6-12 ans, en français et en anglais.
Une programmation spécifique pour les abonnés « 1 an à Versailles ».
Un pavillon chinois, aménagé pour l’occasion dans les jardins du Petit Trianon, proposera une restauration légère.
Pendant la durée de l’exposition, le Jardin du Parfumeur, dans le domaine de Trianon, sera ouvert à la visite libre le week-end, gratuitement.
À LIRE
Le catalogue de l’exposition, sous la direction d’Élisabeth Maisonnier, coédition château de Versailles / éd. El Viso 368 p., 22 × 28 cm, mai 2026, 39 €.
Disponible sur boutique-chateauversailles.fr