Grâce à la générosité des membres de la Société des Amis de Versailles
et au legs de M. Michel Lefèvre, les collections se sont enrichies
d’une pièce exceptionnelle en porcelaine. 60,5 cm de longueur
et 44,5 cm de largeur sont les dimensions de ce plat ovale
qui a été fabriqué à la manufacture de Vincennes.

Grand plat ovale du service « à fond bleu céleste » livré à Louis XV, décor par Pierre-Joseph Rosset, manufacture de Vincennes, 1755, porcelaine tendre, H. : 6,5 ; L. : 60,5 ; Pr. : 44,5 cm, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, V.2025.14.
© EPV / Christophe Fouin
Livré à Louis XV en trois fois – entre décembre 1753 et décembre 1755 –, le service de table auquel appartient ce plat comportait 1 749 pièces, dont 1 266 éléments en biscuit pour la décoration de la table. Il était destiné aux mets salés comme sucrés, et les exigences du service à la française nécessitaient une grande variété de formes qui repoussèrent les limites techniques du matériau et l’inventivité des artisans.
Enfin un « or blanc » français
Début 1750, la jeune manufacture de Vincennes était, en effet, prête pour enfin rivaliser avec la manufacture saxonne de Meissen. Cette dernière venait alors de livrer au comte de Brühl, Premier ministre de l’électeur de Saxe et directeur de l’établissement, un service sur fond blanc dit « aux Cygnes » de plus de deux mille pièces. Rien ne pouvait être trop beau pour que Louis XV puisse avoir un service comparable : on imagina un décor au naturel de fleurs et de fruits dans des cartouches bordés de frises de sequins ou d’épines de roses peints à l’or.
« Rien ne pouvait être trop beau pour que Louis XV puisse avoir
un service comparable : on imagina un décor au naturel de fleurs
et de fruits dans des cartouches bordés de frises de sequins
ou d’épines de roses peints à l’or. »
À la différence de la porcelaine de Chine ou de Meissen, celle de Vincennes ne comportait pas de kaolin (porcelaine dite « tendre »). La fabrication du service royal débuta en 1753, quand le fond bleu céleste fut mis au point, à partir d’oxyde de cuivre. En décembre, on présenta d’abord les premières pièces à Paris, chez le marchand Lazare Duvaux, et celles-ci suscitèrent l’admiration.
Des œuvres de prestige
Afin de faire valoir sa suprématie, la France misa sur le luxe de ses porcelaines, par la blancheur de leur pâte et la beauté de leurs modèles. Pour cette pièce d’une taille hors norme, c’est Jean-Claude Chambellan, dit Duplessis père (vers 1695-1774), qui imagina les détails complexes de la forme dans un minutieux dessin.

Modèle du « grand plat ovale » dessiné par Jean-Claude Chambellan dit Duplessis père, Sèvres, Manufacture et musée nationaux.
© Sèvres – Manufacture et musée nationaux, Dist. GrandPalaisRmn / Le Studio Numérique
Originaire de Turin, il avait reçu une formation d’orfèvre et de bronzier avant de donner quantité de modèles à Sèvres, de 1748 à 1774. Ainsi, quatre « grands plats ovales » – dont deux autres sont aujourd’hui conservés dans la collection du duc de Buccleuch, à Boughton House en Angleterre – furent livrés, le 31 décembre 1755, pour la somme considérable de 840 livres. Le duc de Croÿ relate dans son journal le moment où le roi déballa à Versailles « son beau service bleu, blanc et or de Vincennes que l’on vient de renvoyer de Paris. C’était un des premiers chefs-d’œuvre de cette nouvelle manufacture de porcelaines qui prétendait surpasser et faire tomber celle de Saxe ».
Véritable tour de force, la fabrication de ces grands plats illustre avec éclat les progrès techniques spectaculaires de la manufacture de Vincennes avant son installation définitive à Sèvres, en 1756.
Vincent Bastien,
collaborateur scientifique au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).
Recette pour un plat

Détail de l’aile du grand plat ovale du service « à fond bleu céleste ».
© EPV / Christophe Fouin
Le coût élevé de ce grand plat ovale s’explique par le travail très compliqué de sa mise en œuvre et de sa décoration, qui a duré près d’un an, dont voici les principales étapes :
Modèle en plâtre : à partir du dessin a été réalisé le modèle en plâtre qui comportait tous les détails que l’on peut voir sur l’aile du plat : crosses, palmes et nervures en relief. Le plâtre humide a été retouché par Duplessis afin de lui donner un maximum de caractère, car certains aspects allaient s’atténuer lors des cuissons successives et de la pose de l’émail. Ce plâtre, qui devait servir à la confection du moule en plusieurs parties, était bien plus grand que le plat final, car la pâte allait se rétracter à la cuisson.
Biscuit de porcelaine : bien homogène et onctueuse, sans bulles d’air, la pâte a été étalée, puis placée et resserrée dans les moules en plâtre. Ceux-ci ont absorbé l’humidité, permettant à la porcelaine de durcir. Leur poids était énorme, jusqu’à 30 kg, ce qui nécessitait plusieurs personnes pour les porter et les retourner pour le démoulage. Une simple erreur pouvait compromettre l’ensemble de la pièce.
À l’issue du séchage, processus long où certaines pièces se fissuraient, ce plat devait avoir environ 71 cm de long et 55 cm de large. Il a été ensuite soumis à une première cuisson d’une journée à 1 100 °C qui en a fait un biscuit de porcelaine (qui sera retravaillé pour améliorer son aspect). Pour cette cuisson, comme pour les suivantes, les ouvriers ont dû faire preuve d’une grande dextérité, car ce plat à la taille inhabituelle ne pouvait pas rentrer sans mal dans le four. Il a fallu l’enfourner de biais sur des tiges en fer, en prenant garde à ne pas le toucher ni heurter les autres pièces mises à cuire.
Glaçure : la pose d’une glaçure transparente, dite « couverte », a donné au plat sa brillance. Cet émail nécessitait divers matériaux broyés (dont de l’oxyde de plomb), délayés dans de l’eau où l’on trempait la pièce avant de la faire sécher, puis cuire durant plusieurs jours à 1 000 °C.
Putoisage : la réalisation du décor s’avérait tout aussi délicate. On commença par la couleur de fond, turquoise ou « bleu céleste ». Pour bien couvrir la surface délimitée, on saupoudra la couleur à sec au travers d’un tamis de soie sur la couverte complétée d’un mordant (colle). Deux autres cuissons (pas plus de 800 °C) ont permis d’obtenir une teinte homogène.

Détail du bouquet central du grand plat ovale du service « à fond bleu céleste ».
© EPV / Christophe Fouin
Peinture : la pose du décor pouvait enfin débuter. Le peintre a appliqué ses fines couleurs au pinceau pour composer ses élégants bouquets. Durant les six à sept cuissons successives (toujours à moins de 800 °C), la couverte plombeuse s’est ramollie et les couleurs s’y sont fixées progressivement. Rosset, peintre de fleurs actif de 1753 à 1795, est l’auteur de ces magnifiques réserves de fleurs. Il en a profité pour y apposer sa marque sur le revers de la pièce.
Dorure : enfin, l’or en poudre a été posé au pinceau avec un mordant. Cuit à environ 700 °C, il est ressorti mat et a été ensuite ciselé et bruni à l’agate pour obtenir plus ou moins de brillant, et révéler tout son éclat.