Après les batailles mémorables sous Louis XIV, dans le numéro précédent des Carnets de Versailles, François Pernot reprend à grands traits
les caractéristiques de la guerre sous Louis XV
et en présente trois moments emblématiques.

Louis XV, roi de France (1710-1774) [détail], par Charles Cozette et Louis-Michel Van Loo, 1763, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Jean-Marc Manaï
Le règne de Louis XV (1715-1774) est marqué par deux guerres de coalition de grande ampleur : la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) et la guerre de Sept Ans (1756-1763). Pour l’historien militaire Jean Perré, « c’est, en fait, un seul et même conflit dont les causes véritables, mais cachées aux yeux de la plupart des contemporains, résident dans les aspirations maritimes et coloniales de l’Angleterre qui, pour les satisfaire, exploite les discordes continentales1… ».
Lourdeur des combats
Ces conflits se déroulent dans des contextes géopolitiques tendus, avec des coalitions européennes aux enjeux et aux mécanismes complexes, impliquant des alliances diplomatiques et militaires très mouvantes. Ils concernent plusieurs théâtres d’opérations – en Europe, en Amérique du Nord, en Inde et sur les mers –, soulignant le caractère non plus seulement européen, mais global, et presque « mondial », des affrontements dans lesquels la Grande-Bretagne joue un rôle majeur contre la France.
Plutôt que de guerre « en dentelles2 », notion qu’il juge « parfaitement stupide (…) invention d’intellectuels confortablement installés dans leur cabinet de travail3 », l’historien militaire Alain Bru a préféré l’expression de guerre « compassée ». En effet, l’importance des effectifs et la lenteur des déplacements et des manœuvres font que les généraux évitent autant que possible le combat de rencontre par surprise. Tous les chefs de guerre préfèrent prendre leur temps, disposer soigneusement leurs troupes et leur artillerie sur le terrain, et n’engager le combat qu’ensuite. Alain Bru rappelle encore que l’on « cite des batailles qui ont été précédées de deux journées de mise en place : au fur et à mesure de l’arrivée des unités des deux partis4 ».
« Tous les chefs de guerre préfèrent prendre leur temps,
disposer soigneusement leurs troupes et leur artillerie sur le terrain,
et n’engager le combat qu’ensuite. »
Une monarchie affaiblie
Les guerres sont également coûteuses et nécessitent une mobilisation importante des ressources de l’État. L’armée française, bien que l’une des plus puissantes d’Europe, doit faire face à des défis logistiques et financiers croissants. Par ailleurs, c’est de plus en plus une affaire d’ingénieurs et de techniciens tandis que la Marine royale cherche également à s’affirmer pour protéger les colonies françaises et les intérêts maritimes.
Enfin, alors même que le siècle des Lumières remet en question la nature même de la guerre, Louis XV laisse un bilan très mitigé : la France a essuyé, en effet, plusieurs défaites pendant la guerre de Sept Ans, affaiblissant le prestige de l’État et préparant le terrain pour le mouvement de contestation qui mènera, malgré des tentatives de réformes sous Louis XVI, à la Révolution française. Le pouvoir monarchique, bien que marqué par une certaine modernisation militaire, se termine par une image affaiblie face à un monde en mutation.
François Pernot,
professeur des universités en histoire moderne, CY Cergy Paris Université
1 Jean Perré, La Guerre et ses mutations. Des origines à 1792, t. 1, Paris, Payot, 1962, p. 316.
2 Le mythe de la guerre « en dentelles », faisant référence aux chemises à dentelles des hommes à l’époque, se construit dès le XVIIIe siècle, avec l’idée que les combats se dérouleraient selon une galanterie, voire une désinvolture, alors de mise.
3 Alain Bru, Histoire de la guerre à travers l’armement, Paris, ISC, 1999, p. 345.
4 Ibid.
Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).
1. La bataille de Fontenoy (11 mai 1745), ou l’intégration réussie des trois armes
Au cours de la guerre de Succession d’Autriche, la bataille de Fontenoy se déroule près de Tournai. Elle oppose l’armée française (47 000 hommes), commandée par le maréchal Maurice de Saxe, à une coalition anglo-austro-néerlandaise (60 000 hommes), menée par le duc de Cumberland. Leurs lignes étant d’abord enfoncées, les Français lancent une contre-attaque générale, articulant avec succès l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie. Ce serait au cours de cette bataille que serait intervenu un échange célèbre – résumé par les mots de Voltaire : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » – que l’on décrit souvent comme caractéristique de la guerre « en dentelles », où des soldats français et britanniques se seraient salués avant de s’affronter avec la plus grande brutalité. Cet échange a-t-il vraiment eu lieu ? Nous n’avons que deux mentions chez Voltaire, mais il traduit, en tous cas, la volonté de courtoisie militaire qui existe alors.

Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745 [détail], par Pierre-Nicolas Lenfant, 1745-1757, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © EPV / Jean-Marc Manaï
La victoire de Fontenoy – rare succès militaire sous Louis XV – permet à la France d’arriver en position de force à la table des négociations lorsque la paix est signée, le 18 octobre 1748, à Aix-la-Chapelle. Cependant, à la grande surprise de l’Europe – à commencer par le roi de Prusse Frédéric II, qui se moque de lui –, Louis XV, voulant « traiter en roi et non en marchand », restitue toutes ses conquêtes : Pays-Bas autrichiens, Savoie et comté de Nice ! En France, on s’indigne d’avoir rendu les Pays-Bas et « travaillé pour le roi de Prusse »…
2. La bataille de Rossbach (5 novembre 1757), ou la mobilité des troupes, facteur décisif
Au cours de la guerre de Sept Ans s’affrontent toutes les puissances du XVIIIe siècle, rassemblées selon deux grands systèmes d’alliances (France, Autriche, Russie et Espagne d’un côté, Prusse et Grande-Bretagne de l’autre) sur trois continents (Europe, Amérique du Nord et Asie), avec des batailles navales sur plusieurs océans.
La bataille de Rossbach en est un moment décisif. Elle oppose l’armée prussienne (22 000 hommes), dirigée par Frédéric le Grand, à une coalition franco-impériale (42 000 hommes), composée de troupes françaises et autrichiennes.

Bataille de Rossbach [détail], anonyme, vers 1757, Allemagne, château de Neu-Augustusburg, musée Weissenfels.
La victoire de Rossbach est humiliante pour les Français, instaurant la réputation militaire de la Prusse et de son roi. L’armée française, que l’on disait la meilleure du monde, a été battue sévèrement par celle d’un petit État, et toute l’Europe voit en Frédéric II un nouveau César.

Vue de la prise de Québec le 13 Septembre 1759 [détail], éd. John et Carington Bowles, vers 1760, Rhode Island, Providence, bibliothèque John Carter Brown. John Carter Brown Library, Box 1894, Brown University, Providence, R.I. 02912.
3. La bataille des plaines d’Abraham (13 septembre 1759), ou la perte de la Nouvelle-France
Au cours de la guerre de Sept Ans, la bataille clé pour le contrôle de l’Amérique du Nord est, sans conteste, la bataille des plaines d’Abraham, en avant de Québec. Les forces britanniques, dirigées par le général James Wolfe, affrontent les troupes françaises sous le commandement du marquis de Montcalm. Face aux régiments de ligne britanniques, les Français alignent à la fois des troupes régulières, mais aussi des francs-tireurs, des miliciens et des guerriers auxiliaires amérindiens.
En surprenant les Français par l’ascension audacieuse des falaises du promontoire de Québec, les Britanniques forcent Montcalm à engager rapidement une bataille rangée en avant de la cité. L’affrontement est bref – 30 minutes ! – mais décisif, le désordre s’installe dans les rangs français où tous ne sont pas habitués à combattre de cette façon. Battus, ceux-ci se replient, et les deux généraux, Wolfe et Montcalm, sont blessés mortellement. Quelques jours plus tard, Québec capitule.
Après 1759, quelques batailles se déroulent encore autour de forts français, mais la pièce est jouée. C’est la fin de la Nouvelle-France et le début de la domination britannique sur le territoire, redéfinissant ainsi l’équilibre colonial en Amérique du Nord.
À LIRE
François Pernot, Guerres et batailles de l’époque moderne. De Marignan à Yorktown, Paris, ministère des Armées / éd. Perrin, 2024.