magazine du château de versailles

Atys,
le choix du roi

Ouvrage favori de Louis XIV, la quatrième collaboration entre Quinault
et Lully n’aura pas seulement marqué son époque. Sa recréation, en 1987, par William Christie et Jean-Marie Villégier, initiait le renouveau de la musique baroque. Trente-cinq ans après, la version du chef Leonardo García Alarcón et du chorégraphe Angelin Preljocaj a pris la relève.

Dessin de la scène du Songe d’Atys [détail], Atys, acte III, scène 4, par Jean Berain, 1690, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie. © Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF) / Département Estampes et photographie

Novembre 1690. À Trianon, Louis XIV reçoit son cousin Jacques II. L’ex-roi d’Angleterre, dont le retour sur le trône a pris fin quatre mois plus tôt le long des rives de la Boyne, en Irlande, a trouvé refuge en France sous sa protection. Après dîner, on assiste à la représentation d’un opéra. C’est Atys : la tragédie lyrique a, depuis quinze ans, les faveurs du souverain. Et ce dernier ne manque jamais une occasion de la faire remonter à Versailles. Cette énième reprise, avec une énième distribution, voit notamment la participation dans le rôle-titre de Louis Gaulard Dumesny, ancien cuisinier devenu haute-contre et élevé par Jean-Baptiste Lully, quelques années auparavant, au rang de superstar française de l’opéra.

Scène de Théâtre. Atys [détail], par Jacques Lalouette et François Chauveau, XVIIe siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie. © Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF) / Département Estampes et photographie

Le chanteur préféré de Lully, regretté surintendant de la musique, dans l’opéra favori du roi ? Voilà qui méritait bien l’attention des proches de la Cour. Y compris du Grand Dauphin, venu incognito au spectacle : Marie-Anne, son épouse, est décédée prématurément, six mois plus tôt. Il aurait été inconvenant qu’il s’affiche officiellement en pleine représentation avant la fin de son deuil… Qui plus est lorsque l’on sait que le personnage de Sangaride devait être incarné par une certaine Fanchon Moreau, l’une de ses favorites !
L’anecdote prête aujourd’hui à sourire. Mais elle en dit long sur la fascination qu’a pu exercer Atys sur la famille royale jusqu’à l’orée du XVIIIe siècle. Trois ans après le décès de Lully, l’ouvrage tenait ainsi encore la dragée haute à ses concurrents. Ne disait-on pas que Louis XIV s’était épris de cette tragédie en musique parce qu’il avait reconnu, sous les traits de Cybèle, la reine, et sous ceux de Sangaride, madame de Maintenon ? Dès les répétitions qui avaient précédé sa première représentation au château de Saint-Germain-en-Laye, le 10 janvier 1676, le roi – ancien camarade de danse de Lully – avait manifesté le plus vif intérêt pour la partition comme pour son livret.

Pour la première fois, le héros allait mourir sur scène

La Mort d’Atys, par Charles Meynier, premier quart du XIXe siècle, Dijon, musée Magnin.

L’ouvrage ne manquait pas de trouvailles. Pour la première fois, le héros allait mourir sur scène. Jamais tragédie en musique n’allait si bien porter son nom. Lully actera ainsi son divorce définitif avec l’opéra italien, dont les sources carnavalesques le rapprochaient davantage de la commedia dell’arte que de la tragédie grecque. Sa rupture avec Molière, quatre ans plus tôt, pouvait déjà se lire comme le prologue de ce nouveau chapitre, ouvert en 1673 avec Cadmus et Hermione, dans lequel le roi de la comédie-ballet se muait en empereur tragique. Et quoi de mieux, pour parachever cette métamorphose, que le drame du berger Atys ? Atys, dont s’éprend Cybèle, mais qui lui préfère Sangaride. Atys qui, sous l’effet de la fureur vengeresse de la déesse des ires, se voit contraint de sacrifier l’objet de son propre désir. Atys, qui finira par se donner la mort, tiraillé entre le remords et la passion amoureuse.

« Un sommeil et des songes dont l’invention surprend »

Costume du Sommeil, par Jean Berain, vers 1675, Paris, musée du Louvre. © Paris, GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Michel Urtado

La rumeur disait que « le Baptiste » s’y était surpassé. Les premières auditions de l’ouvrage allaient lui donner raison. Entre autres innovations, Lully introduisait pour la première fois dans son œuvre une basse obstinée, qui envoûtera l’auditeur du début à la fin. Dès le premier acte, les scènes d’amour entre Atys et Sangaride feront tourner les têtes. Mais l’apothéose restera sans doute la symphonie du Sommeil, et les Songes qui s’ensuivent, à l’acte III. Tableaux dont Madame de Sévigné fera l’éloge en ces termes : « Il y a un sommeil et des songes dont l’invention surprend. La symphonie est toute de basses et de sons si assoupissants qu’on admire Baptiste sur de nouveaux frais ! »
Si l’admiration du Roi-Soleil pour la tragédie d’Atys, auquel donc il s’identifiait, ne fait aucun doute au regard de ses innombrables reprises versaillaises, il reste aujourd’hui difficile de savoir si elle fut unanimement partagée par ses contemporains. D’aucuns assurent que la tragédie de Quinault n’inspira pas que des soupirs d’admiration, mais qu’il était de mauvais ton de critiquer l’ouvrage en raison de son aura à la Cour.

Révolution baroque à l’Opéra de Paris
Quoi qu’il en soit, le mythe d’Atys était lancé. Au point que même la mort de Louis XIV, en 1715, n’interrompit son succès. En attestent les innombrables parodies qui fleurirent sur les scènes de la Foire Saint-Germain ou des Italiens dès le début du XVIIIe siècle. Tant et si bien que, en 1987, lorsque l’Opéra de Paris se cherche un titre pour commémorer les trois cents ans de la mort de l’ancien surintendant de la musique, c’est le nom d’Atys qui vient presque immédiatement à l’esprit du chef William Christie vers qui s’est tournée la « Grande Boutique ».

« Quoi qu’il en soit, le mythe d’Atys était lancé. Au point que
même la mort de Louis XIV, en 1715, n’interrompit son succès.
 »

Le pari est osé. Atys n’est plus qu’un souvenir. Le renouveau baroque, en France, est encore sur les fonts baptismaux. Le Centre de musique baroque de Versailles n’a pas encore vu le jour. Les Cassandre se substituent déjà à Cybèle. On s’inquiète du nombre de spectateurs qui s’endormiront avant la symphonie du Sommeil. On grimace d’avance de ces instruments anciens que l’on imagine plus aigres que des janerik du Liban.
On a tort. Dès les premières minutes, le public est subjugué par ce Grand Siècle version années 1980, qui ne joue pas la carte de la reconstitution, mais de l’évocation. « Restitution », diront Christie et Villégier, dont la mise en scène toute de taffetas et d’argent – s’inspirant librement du mobilier des grands appartements de Versailles et des soirées courtisanes dont la mémoire se perd dans les gravures du Carré des Antiquaires – a longtemps fait office de manifeste de la « Révolution baroque ».

Le duo revitalisant Alarcón-Preljocaj
L’interprétation historiquement informée avait trouvé sa pierre angulaire. Au point que, vingt-cinq ans plus tard, lorsque l’Opéra-Comique décide de reprendre l’ouvrage, c’est sur cette même pierre que l’on « reconstruit » Atys. Non plus tel qu’en 1676, mais tel qu’en 1987. Étrange effet de perspective, où la relecture de l’Histoire se substitue à l’Histoire. Comme dans une boucle temporelle à laquelle il semble impossible de se soustraire.

Scène du spectacle donné par Leonardo García-Alarcón et Angelin Preljocaj à l’Opéra royal en janvier prochain.

L’échappatoire, c’est un autre tandem artistique qui va le trouver, moins d’une décennie plus tard. Au duo Christie-Villégier ayant succédé au duo Lully-Quinault, devait en effet se présenter, en 2022, le duo Alarcón-Preljocaj. Les deux hommes ne se connaissaient pas avant cette première collaboration, et le chorégraphe Angelin Preljocaj n’avait encore jamais mis en scène d’opéra. Pourtant, l’entente entre eux est évidente. Dès les premières images de ce spectacle, on comprend que le chef baroque Leonardo García-Alarcón, élevé dans une famille de danseurs, était fait pour accorder son tactus fluide et généreux à la gestuelle en permanente métamorphose de Preljocaj. Leur vision – dont la puissance poétique (décors sobres et sombres, mais aux effets spectaculaires de la plasticienne Prune Nourry), le mariage extrêmement subtil du chant et de la danse, et l’imaginaire foisonnant teinté d’universalisme ont déjà fait les riches heures de l’Opéra Royal – reprendra cette saison du service sous les ors du château.

Thierry Hillériteau,
journaliste et critique musical

Cet article est extrait des Carnets de Versailles n°27 (octobre 2025 – mars 2026).

Scène du spectacle donné par Leonardo García-Alarcón et Angelin Preljocaj à l’Opéra royal en janvier prochain. © Château de Versailles Spectacles / Gregory Batardon


À VOIR

Lully, Atys
Du samedi 24 au mercredi
28 janvier 2026
OPÉRA ROYAL
3 h 30, entracte inclus

Tragédie en musique sur un livret de Philippe Quinault.

Matthew Newlin, Atys
Giuseppina Bridelli, Cybèle
Ana Quintans, Sangaride
Andreas Wolf, Celenus, Le Temps
Victor Sicard, Idas, Phobétor, Un songe funeste
Mariana Flores, Flore, Doris, Iris, Divinité fontaine II
Luigi De Donato, Le Fleuve Sangar
Nicolas Scott, Le Sommeil
Lore Binon, Mélisse, Divinité fontaine I
Valerio Contaldo, Morphée, Dieu de Fleuve
Attila Varga-Tóth, Phantase

Chœur de l’Opéra Royal

Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón, direction

Ballet Preljocaj
Angelin Preljocaj, mise en scène et chorégraphie

Coproduction Château de Versailles Spectacles / Grand Théâtre de Genève 2022 – reprise.

Scène du spectacle donné par Leonardo García-Alarcón et Angelin Preljocaj à l’Opéra royal en janvier prochain. © Château de Versailles Spectacles / Gregory Batardon


INFORMATION ET BILLETTERIE

Sur le site Internet de Château de Versailles Spectacles.

Par téléphone : 01 30 83 78 89

En billetterie-boutique (ouverte du lundi au vendredi, de 11 h à 18 h) :
3 bis, rue des Réservoirs, à Versailles.

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